Dans un environnement international instable, marqué par des tensions géopolitiques durables et une recomposition profonde des marchés, certains dirigeants choisissent de ne pas céder à la sidération. À la tête de Laguiole en Aubrac, Christian Valat défend une vision lucide mais résolument engagée de son métier et celle d’une maison qui assume le temps long, la valeur et le sens du geste.

Pour Home Fashion News, il partage sa lecture des marchés, ses choix stratégiques pour 2026 et sa conception profondément humaine de la coutellerie.
Qu’attendez-vous de l’année 2026 et quelles ambitions souhaitez-vous y porter ?
Christian Valat — L’année 2026 s’inscrit dans un contexte international objectivement contraint. Plusieurs marchés clés sont fragilisés : le Japon est en récession, les États-Unis ont durci leur politique protectionniste avec des taxes sur l’acier pouvant atteindre 70 %, et l’Italie traverse une crise profonde du commerce de détail. La fermeture ou l’affaiblissement des grands magasins historiques a profondément désorganisé les circuits de prescription. Ce sont autant d’éléments défavorables, mais il ne faut pas tomber dans une culture du handicap. Le contexte est difficile, certes, mais il doit jamais devenir un alibi à l’inaction. Chez Laguiole en Aubrac, nous avançons avec un désir commun de réussir, porté par une confiance sans faille. 2026 sera une année de projets, même si elle ne sera pas nécessairement une année de croissance chiffrée.
Dans ce contexte, comment définissez-vous aujourd’hui la valeur et la trajectoire de développement de Laguiole en Aubrac ?
C.V. — Notre stratégie ne repose ni sur le volume, ni sur des programmes industriels classiques. Nous assumons pleinement l’idée qu’une baisse de chiffre d’affaires puisse être un scénario réaliste, si elle permet de renforcer la valeur de ce que nous produisons. Nous privilégions des pièces plus abouties, des finitions à la frontière de l’artisanat d’art et de l’orfèvrerie, des créations uniques ou quasi uniques. Ce choix répond à une évolution profonde des attentes, notamment chez les jeunes générations de créateurs et d’artisans, qui recherchent la reconnaissance du geste, la liberté créative et la possibilité de signer leur travail. Notre rôle est de leur offrir cet espace d’expression au sein même de l’entreprise, afin qu’ils puissent donner le meilleur d’eux-mêmes sans renoncer au collectif. Je reste convaincu que personne n’est malheureux de faire du beau travail. La réussite se construit dans la durée, parfois sur plusieurs années, tandis que l’échec peut être immédiat.

Comment analysez-vous aujourd’hui le marché français de la coutellerie ?
C.V. — Le marché français est paradoxal et particulièrement complexe. Il subsiste encore un réseau de petites coutelleries indépendantes, parfois très engagées, mais les grands magasins ne jouent plus leur rôle de prescripteurs. La visibilité des produits de valeur y est extrêmement faible. Au-delà de 50 € prix public, un couteau devient difficile à vendre. Les polémiques passées, la confusion autour des appellations et la prolifération de produits d’imitation ont durablement installé une forme de défiance. À mon sens, la communication centrée sur la dénonciation des faux a été contre-productive : elle a nourri le doute au lieu de créer de la compréhension. La seule voie possible consiste à raconter ce que l’on fait, expliquer le geste, l’origine, le savoir-faire, sans jamais installer le soupçon.
L’international apparaît-il comme un relais plus porteur ?
C.V. — Oui, clairement. La concurrence asiatique, notamment chinoise, est aujourd’hui de plus en plus qualitative. Le combat purement industriel est perdu d’avance. La différence ne peut se faire par le sens, l’authenticité et la valeur immatérielle. Un couteau de Laguiole n’est pas un simple objet fonctionnel. Il porte un territoire, un berceau, une histoire humaine et géographique. Sans ce récit, il devient incompréhensible et mécaniquement hors de prix. À l’international, cet enracinement est mieux perçu et mieux valorisé. Nous restons confiants quant à une reprise progressive, notamment aux États-Unis, lorsque les cycles économiques se rééquilibreront. Le protectionnisme est une illusion : inflation, hausse des taux et recul de la consommation sont des signaux de correction, pas des solutions durables.
Comment faire évoluer l’offre sans renier l’identité de la maison ?
C.V. — Une maison ne peut survivre en restant figée sur son produit d’origine. L’exemple d’Hermès est éclairant : si la marque était restée cantonnée à la sellerie, elle n’existerait probablement plus aujourd’hui. Nous devons élargir notre gamme, apprendre de nouveaux métiers, accepter une transformation progressive de l’offre, tout en restant fidèles à notre ADN. L’enjeu n’est pas l’opportunisme, mais la cohérence dans le temps long.
Que souhaitez-vous exprimer à Francfort cette année ?
C.V. — À Ambiente, l’enjeu n’est pas de multiplier les nouveautés spectaculaires. Notre priorité est de faire comprendre ce que nous vendons : un univers, un paysage, une histoire. Le couteau doit être replacé au centre d’un récit global, dans une mise en scène capable de capter l’attention des acheteurs. Nous ne vendons pas un produit, nous vendons une histoire, une émotion, un imaginaire ancré dans l’Aubrac et porté par des femmes et des hommes engagés.
Quel est aujourd’hui votre plus grand défi et votre plus grande fierté ?
C.V. — Le défi a été de créer un groupe engagé, animé par l’envie de réussir ensemble. Ma plus grande fierté est d’avoir permis à des artisans — de véritables magiciens — de s’exprimer pleinement. Ils transforment des matières rares ou symboliques, comme une molaire de mammouth, des éléments historiques ou des essences singulières, en pièces uniques, sculptées à la main et signées. Leur offrir cet espace d’expression est, à mes yeux, l’accomplissement le plus fort.
Source : Home Fashion News Janv 2026


















































