Le 5 février 2026, la Commission européenne a adopté le règlement d’exécution (UE) 2026/274, portant à 79 % les droits anti-dumping sur les importations de vaisselle et d’articles de table en céramique, en provenance de Chine. Publié le 6 février et appliqué dès le lendemain, le texte ne crée pas une taxe nouvelle, il renforce un dispositif en place depuis plus de dix ans, révisé à la demande de la profession en 2024. Dans un contexte de tensions commerciales accrues et face à des pratiques jugées déloyales, Bruxelles durcit nettement sa position. Ciblée, la mesure exclut les objets décoratifs et les articles sanitaires. Elle est saluée par les industriels européens tout en ravivant une question de fond sur ses effets réels pour les fabricants, les marques et les consommateurs.
La mesure peut impressionner par son ampleur, mais ses promoteurs tiennent à en rappeler la logique. Les droits anti-dumping visant certaines importations chinoises de vaisselle en céramique ne datent pas d’hier. Mis en place pour la première fois en 2013, ils s’inscrivaient déjà dans une réponse européenne à une montée rapide des parts de marché chinoises, observée au détriment des producteurs du continent. À l’époque, la profession faisait valoir qu’en quelques années, l’industrie européenne avait perdu plus de 10 000 emplois, tandis que de nombreuses entreprises historiques disparaissaient, incapables de s’aligner sur des prix jugés anormalement bas.

Ce qui change aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’une nouvelle taxe, mais la révision d’un cadre existant. Après enquête, la Commission européenne a considéré que les mesures en vigueur, jusqu’ici comprises entre 13,1 % et 36,1 %, n’étaient plus adaptées à l’évolution des pratiques des exportateurs chinois ni à la nouvelle configuration du marché international. Les droits peuvent désormais atteindre 79 %, pour une durée de cinq ans. Cette décision vise exclusivement la vaisselle en céramique importée de Chine. Ni les vases, ni les objets décoratifs, ni les articles sanitaires ne sont concernés.
Pour Omid Majidi-Ahi, responsable de la politique commerciale européenne au sein de Cerame-Unie — l’association européenne de l’industrie céramique — et chercheur en droit économique international, il est essentiel de replacer cette décision dans son temps long. La démarche trouve son origine dans les plaintes déposées au début des années 2010 par des producteurs européens confrontés à une progression spectaculaire des importations chinoises, dans un environnement où les écarts de prix devenaient intenables. L’enquête menée alors par les institutions européennes avait conduit à l’adoption des premiers droits, avec des effets jugés rapidement perceptibles sur l’activité industrielle du continent.
Après 2013, la filière dit avoir observé un mouvement de réinvestissement, en particulier sur certains segments comme la vaisselle en grès. Des capacités de production ont été relancées, des emplois recréés et une partie de l’approvisionnement de certains distributeurs s’est redéployée vers l’Europe ou vers des sources plus diversifiées. Mais ce rééquilibrage est resté partiel. Au fil des années, les producteurs européens ont constaté une nouvelle hausse des importations chinoises, accompagnée d’une pression concurrentielle redevenue très forte. Dans le même temps, les stratégies industrielles chinoises ont évolué, rendant les anciens niveaux de droits moins efficaces.
La Commission européenne a donc ouvert un réexamen. Pendant environ dix-huit mois, elle a collecté des données, vérifié des sites de production européens et chinois, interrogé exportateurs, importateurs et autres acteurs de la chaîne. Le résultat de cette enquête a conduit Bruxelles à conclure que les conditions étaient réunies pour un relèvement substantiel des droits. Parmi les éléments mis en avant figurent notamment les soutiens publics dont bénéficieraient les fabricants chinois, qu’il s’agisse d’accès à des financements, à certaines matières premières ou d’aides diverses, permettant d’exporter à des niveaux de prix considérés comme artificiellement bas. Toujours selon les résultats évoqués lors de l’entretien, les marges de dumping observées par la Commission dépasseraient dans certains cas 400 %, ce qui, aux yeux des défenseurs du dispositif, vient justifier le caractère proportionné de la réponse européenne.
En France, la décision est saluée par la Fédération des industries céramiques de France (FICF). Sa déléguée générale, Lidia Zerrouki, y voit un signal politique fort, marquant un tournant attendu pour la filière. Pour la profession, le sujet dépasse de loin une simple question tarifaire. Il touche à l’équité des échanges, à la survie d’un appareil productif européen, à la préservation des savoir-faire et, plus largement, à la souveraineté industrielle. Lidia Zerrouki rappelle que la France, comme d’autres pays européens, paie aujourd’hui les conséquences de décennies de désindustrialisation. Dans ce contexte, la montée en puissance de mesures correctrices apparaît comme un moyen de réintroduire un minimum de cohérence dans un marché longtemps resté très ouvert, alors même que les règles du commerce mondial ne sont pas appliquées de manière homogène par tous les acteurs.
Au niveau français, la FICF a pris part aux discussions avec la Direction générale du Trésor, à Bercy. Elle était accompagnée de représentants de la filière, parmi lesquels des industriels impliqués à différents maillons de la chaîne, qu’il s’agisse de producteurs de matières premières ou de fabricants de produits finis. Pour la profession, l’enjeu était d’apporter aux pouvoirs publics une lecture concrète de la situation du marché, des difficultés rencontrées par les entreprises françaises et des attentes du terrain.
Reste une question centrale, sans doute la plus sensible, celle de savoir à qui profite réellement cette hausse des droits. Car le débat ne se résume pas à une opposition schématique entre Europe et Chine. Dans les faits, une partie des entreprises françaises du secteur ne produit plus sur le territoire national. Elles conçoivent leurs collections en France, y emploient des équipes, y développent leur création et leur stratégie de marque, mais font fabriquer en Asie, faute d’outil industriel adapté ou de conditions économiques soutenables. Pour ces acteurs, la mesure est perçue comme une contrainte supplémentaire, voire une injustice, sans garantie de solution de remplacement immédiate.
C’est tout le paradoxe. Beaucoup de fabricants français positionnés sur le haut de gamme ou le luxe ne pourront pas, du jour au lendemain, élargir massivement leur offre à des prix compatibles avec le grand public. Même avec une concurrence chinoise davantage encadrée, une assiette produite en France ne deviendra pas subitement une assiette d’entrée de gamme. Le risque, vu depuis certaines marques, serait donc que la mesure bénéficie surtout à d’autres zones de production européennes, plus compétitives, tandis que les entreprises françaises qui s’appuient encore sur la fabrication asiatique pour construire une offre accessible voient leurs coûts grimper. Les représentants de la filière ne contestent pas totalement cette réalité. Lidia Zerrouki le reconnaît volontiers, pour une large partie des fabricants français, souvent positionnés sur le premium ou le luxe, l’effet direct sur les volumes restera limité. Elle invite toutefois à changer de lecture. Pour certains industriels, la décision apporte avant tout un cadre plus sécurisant. Le relèvement des droits a déjà contribué, selon elle, à rassurer des acteurs qui hésitaient à investir ou à développer de nouvelles gammes. La mesure doit ainsi être envisagée comme un levier de rééquilibrage plutôt que comme une solution immédiate. Elle ne corrige pas à elle seule les fragilités structurelles de l’industrie française, qu’il s’agisse du coût du travail, de l’énergie ou du manque de capacités. En revanche, elle peut participer à recréer un environnement plus propice à l’investissement.
C’est aussi le sens du propos porté par Cerame-Unie. L’objectif, insiste Omid Majidi-Ahi, n’est pas de fermer le marché ni d’éliminer les importations chinoises, mais de rétablir une concurrence jugée saine. Tant que des prix de dumping tirent l’ensemble du marché vers le bas, les industriels européens sont incités à se concentrer sur quelques niches où leur valeur ajoutée est déjà reconnue, plutôt qu’à prendre le risque de développer des gammes plus larges. À l’inverse, un marché moins distordu pourrait encourager une montée en capacité plus diversifiée. L’enquête européenne montrerait d’ailleurs que les producteurs du continent n’utilisent en moyenne qu’environ deux tiers de leurs capacités installées, ce qui laisserait une marge de progression immédiate, avant même de nouveaux investissements.
La question se pose aussi du côté du consommateur, d’autant plus sensible qu’elle touche directement au pouvoir d’achat, dans un contexte où toute hausse de prix devient immédiatement scrutée. Les critiques sont bien connues et s’appuient notamment sur l’exemple américain récent, où les tensions commerciales ont parfois fait grimper les prix sans entraîner de véritable relocalisation industrielle. Dès lors, pourquoi renchérir les importations si cela ne se traduit pas mécaniquement par davantage de production locale ?
De concert, Lidia Zerrouki et Omid Majidi-Ahi avancent une réponse nuancée. Ils rappellent d’abord que l’impact sur le prix final doit être relativisé. Une assiette importée à très bas coût ne devient pas pour autant inaccessible. Mais surtout, ils invitent à élargir la réflexion. Acheter un produit fabriqué en Europe ne relève pas uniquement d’un arbitrage tarifaire. C’est aussi soutenir des emplois, préserver des savoir-faire, encourager la durabilité et, plus largement, s’inscrire dans un certain modèle économique. À ce titre, le prix ne dit pas seulement la valeur d’un objet, il traduit aussi les choix que l’on fait collectivement en matière de production.
Le raisonnement s’inscrit dans une critique plus large de l’hyper-abondance et du renouvellement permanent des collections. La céramique est, par nature, une industrie du temps long. Un produit bien conçu peut durer des années, voire bien davantage. À rebours des logiques de rotation accélérée et d’achats impulsifs, la filière défend une approche fondée sur la qualité, la durabilité et l’ancrage local. Une ligne que nombre d’industriels articulent aussi avec leurs engagements RSE.
La décision européenne n’éteindra pas le débat. Elle ne résoudra pas à elle seule la question de l’accessibilité du made in France, ni celle de la reconstruction d’une offre intermédiaire entre le luxe et l’entrée de gamme importée. Elle ne suffira pas non plus à réparer des décennies de désindustrialisation. Mais pour les professionnels de la céramique, elle marque un tournant. Celui d’une Europe qui accepte enfin de reconnaître que tous les prix bas ne sont pas synonymes de concurrence vertueuse et que, dans certaines filières, défendre un tissu industriel relève autant de l’économique que d’un choix de société.
Source : Home Fashion News 61 – Mai 2026









































